
Douze comptes ouverts sur Polymarket au cours du mois d'octobre ont misé environ 264 000 dollars sur le classement du Ballon d'Or 2026, et ont prédit l'ordre exact des cinq premiers, sans un seul pari perdant. Le premier compte a été créé trois jours après la clôture du vote du jury, et le premier retrait a eu lieu dix-neuf minutes après l'annonce officielle. Le groupe Amaury, organisateur du trophée, a annoncé le 1er novembre le dépôt prochain d'une plainte. Que dit le droit français d'une telle affaire, à mi-chemin entre le sport, le jeu et la fuite d'information ?
Un pari interdit en France
Polymarket est un « marché de prédiction » qui permet de miser, en cryptomonnaies, sur toutes sortes d'événements, sportifs, politiques ou météorologiques. En France, organiser des jeux d'argent est en principe interdit, et seuls les opérateurs agréés par l'Autorité nationale des jeux (ANJ), ou titulaires de droits exclusifs, peuvent proposer des paris en ligne. Le fait de proposer au public une offre en ligne de paris sans agrément est puni de trois ans d'emprisonnement et de 90 000 € d'amende, portés à sept ans et 200 000 € en bande organisée (article 56 de la loi n° 2010-476 du 12 mai 2010).
Polymarket ne dispose d'aucun agrément. Considérant les sites de prédiction comme des sites de jeux illégaux, l'ANJ a ordonné le 16 juillet 2026 aux fournisseurs d'accès à internet de bloquer l'accès à la plateforme, dont le géoblocage mis en place après une première mise en demeure était, selon elle, contourné en pratique. Elle souligne aussi l'absence de vérification de l'identité des utilisateurs, qui rend les fraudes plus difficiles à détecter.
La loi vise également la publicité : faire de la publicité en faveur d'un site non autorisé, ou diffuser au public ses cotes et rapports afin de le promouvoir, est puni d'une amende de 100 000 €, que le tribunal peut porter au quadruple des dépenses publicitaires (article 57 de la même loi).
Le Ballon d'Or, un support de pari à part
Même un opérateur agréé ne peut pas proposer des paris sur n'importe quel événement. La liste des compétitions ou manifestations sportives sur lesquelles des paris sont autorisés, ainsi que les types de résultats pouvant servir de support, sont fixés par l'ANJ au regard des risques de manipulation qu'ils présentent (article 12 de la loi du 12 mai 2010). Or le Ballon d'Or n'est pas une compétition : c'est un trophée décerné par le vote d'un jury, dont le résultat est connu de quelques personnes plusieurs semaines avant d'être rendu public. C'est précisément ce qui le rend vulnérable aux fuites.
Ni délit d'initié, ni corruption sportive
Les médias parlent volontiers de « délit d'initié ». L'expression est parlante, mais juridiquement inexacte : le délit d'initié et les autres abus de marché concernent les marchés financiers, et non les paris.
Les infractions propres au sport ne sont pas non plus adaptées. La corruption sportive réprime le fait de proposer un avantage à un acteur d'une manifestation sportive donnant lieu à des paris, ou pour cet acteur de l'accepter, afin qu'il modifie le déroulement normal et équitable de cette manifestation (articles 445-1-1 et 445-2-1 du Code pénal). Rien de tel ici : aucune compétition n'a été faussée, et le classement n'a pas été modifié, seulement connu à l'avance. De même, l'interdiction faite aux acteurs des compétitions de parier sur leur discipline ou de communiquer des informations privilégiées (article L.131-16 du Code du sport) vise les compétitions et leurs acteurs, non les jurés d'un prix.
La fuite, cœur de la plainte
La question est donc moins celle du pari que celle de la fuite. En 2024, le Real Madrid, informé avant la cérémonie que son joueur ne serait pas lauréat, avait renoncé à s'y rendre. Depuis, l'organisateur a restreint le cercle des personnes informées du résultat : selon l'ancien directeur du Ballon d'Or, pas plus de cinq personnes ne doivent connaître le nom du lauréat entre la clôture du vote et la cérémonie. Si l'une d'elles a transmis le résultat, plusieurs qualifications pourraient être envisagées selon les circonstances.
La plus significative est la corruption privée. Le fait, pour une personne qui exerce une fonction ou un travail pour un organisme quelconque, de solliciter ou d'accepter un avantage pour accomplir un acte facilité par sa fonction, en violation de ses obligations légales, contractuelles ou professionnelles, est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 500 000 € d'amende, montant qui peut être porté au double du produit de l'infraction (article 445-2 du Code pénal). Celui qui propose ou accorde cet avantage encourt les mêmes peines (article 445-1), et les peines sont doublées en bande organisée (article 445-2-2). La divulgation d'un classement confidentiel contre une part des gains pourrait entrer dans ces prévisions. La violation d'un engagement de confidentialité pourrait en outre engager la responsabilité civile, voire disciplinaire, de son auteur.
À ce stade, rien n'est établi : ni l'existence d'une fuite, ni son origine. Les enquêteurs devront remonter des comptes anonymes alimentés en cryptomonnaies, ce qui ne sera pas le plus simple.
Un enjeu qui dépasse le Ballon d'Or
L'affaire illustre le risque que représentent les marchés de prédiction pour l'intégrité du sport. Ils proposent des paris sur des événements que le droit des paris sportifs n'a pas été conçu pour encadrer, comme les récompenses individuelles, les transferts ou les nominations, et dont l'issue est souvent connue à l'avance d'un petit nombre de personnes. Leur absence de vérification d'identité et leur fonctionnement en cryptomonnaies compliquent la détection des fraudes. Pour les organisateurs de trophées, de classements ou de sélections, la leçon est claire : la confidentialité doit être organisée, contractualisée et contrôlée.
L'intervention du cabinet
Le cabinet conseille les organisateurs de compétitions et d'événements sportifs sur l'encadrement de la confidentialité et la protection de l'intégrité de leurs manifestations, et assiste les acteurs du sport mis en cause ou victimes dans les procédures disciplinaires et pénales. Pour être conseillé : contactez le cabinet.
